Les robots humanoïdes sont promis depuis des décennies. L’Asimo de Honda marchait déjà sur scène au tournant du millénaire, et il est pourtant resté une coûteuse curiosité. Pourquoi donc l’ensemble du secteur qualifie-t-il justement les années 2025 et 2026 de véritable tournant ? Parce que, pour la première fois de l’histoire, quatre forces se sont réunies au même moment et transforment ensemble la démo de laboratoire en produit : du matériel bon marché, une intelligence artificielle utilisable, une production en série et des capitaux colossaux. Parcourons-les.
1. Le matériel a soudain baissé d’un ordre de grandeur
Le signal le plus visible du tournant est le prix. Lorsque la chinoise Unitree a lancé le modèle G1 à un prix de base de 16 000 dollars, cela a secoué tout le secteur. À titre de comparaison : le robot logistique Digit d’Agility Robotics se situait de l’ordre d’un quart de million de dollars. Unitree a ramené tout un humanoïde marcheur au prix d’une bonne voiture d’occasion.
Le matériel bon marché change la donne pour deux raisons. D’abord, il ouvre les portes aux universités, aux start-up et aux plus petites entreprises qui ne pouvaient auparavant pas se permettre de la robotique avancée – et plus d’expérimentateurs signifie un progrès plus rapide. Ensuite, il montre que la chaîne d’approvisionnement a mûri : moteurs, réducteurs et capteurs se fabriquent en grande quantité et leur prix chute. À côté du G1 est apparue toute une vague de modèles abordables comme Unitree R1 ou Noetix N2.
Le contexte est important aussi : il y a encore quelques années, un humanoïde « bon marché » se situait dans l’ordre des centaines de milliers de dollars, parce que chaque exemplaire était assemblé à la main et que les pièces clés – réducteurs de précision et actionneurs – étaient des composants coûteux fabriqués en petites séries. La pression sur les prix n’est par ailleurs pas venue d’un coup : à côté d’Unitree, d’autres fabricants baissent aussi leurs prix, de sorte que tout le segment du matériel d’entrée de gamme passe de la curiosité de recherche au plus près du bien de consommation.
2. L’intelligence artificielle sait enfin commander un corps
Du métal bon marché sans « cerveau » ne sert à rien. Le deuxième pilier du tournant, ce sont donc les modèles de fondation d’IA pour robots – concrètement l’architecture VLA (vision-language-action). Au lieu de programmer manuellement chaque opération, le robot apprend à partir de données : vous lui dites en langage courant ce qu’il doit faire, il regarde par les caméras et génère lui-même le mouvement.
Le moment décisif fut la publication par NVIDIA, en mars 2025, d’Isaac GR00T N1 – selon ses propres termes, le premier modèle de fondation ouvert pour humanoïdes. Qu’il soit open source est essentiel : tout comme les modèles de langage ouverts ont accéléré le logiciel d’IA, un modèle robotique ouvert permet à des dizaines d’entreprises de bâtir sur une base commune au lieu que chacune reparte de zéro. NVIDIA a démontré le modèle sur des robots réels comme Fourier GR-1 et NEO Gamma.
La clé est l’entraînement en simulation. Les robots accumulent aujourd’hui des milliers d’heures d’« expérience » dans un environnement virtuel pour une fraction du temps et du coût par rapport au monde réel. Ce qui prenait autrefois des années de réglage se fait désormais en quelques semaines.
3. Des prototypes naît la production en série
Le troisième signe de maturité est le passage des exemplaires assemblés à la main aux lignes de production. Et là, ce sont deux mondes différents.
En Chine, la production tourne déjà à plein régime. Selon les données de janvier 2026 (Bloomberg, citant les analystes d’Omdia), les entreprises chinoises ont livré en 2025 environ 90 % de tous les humanoïdes du monde, Unitree et AgiBot en ayant livré ensemble plus de 10 000 unités. AgiBot a fabriqué son 10 000ᵉ exemplaire fin mars 2026 ; Unitree indique dans son prospectus d’introduction en bourse environ 5 500 humanoïdes livrés sur l’année 2025. Des robots comme UBTech Walker S2 ou AgiBot Lingxi X2 sont déjà répertoriés comme produits en série, et non comme prototypes.
Côté américain, on construit pour l’instant la capacité. Figure AI a présenté l’usine BotQ, dont les premières lignes ont une capacité allant jusqu’à 12 000 humanoïdes par an, et l’entreprise déclare viser 100 000 robots en quatre ans. Selon son propre rapport, Figure a déjà livré plus de 350 unités de Figure 03 et a accéléré la production d’un robot par jour à un robot par heure. Tesla, de son côté, a annoncé l’ambition de produire Optimus en volumes de plusieurs millions – mais il s’agit pour l’instant d’un objectif, pas d’une réalité. La différence entre « livré » et « nous prévoyons » est par ailleurs essentielle et nous y reviendrons dans l’article sur la bataille entre la Chine et les États-Unis.
4. Le capital coule à flots
La quatrième force, c’est l’argent. Sans lui, les trois autres n’auraient pas vu le jour. Et les investissements ont pris en 2025 des dimensions stupéfiantes.
Le symbole en est Figure AI : en septembre 2025, l’entreprise a bouclé un tour de série C de plus d’un milliard de dollars pour une valorisation post-money de 39 milliards de dollars. Parmi les investisseurs figurent des noms comme Nvidia, Brookfield, Intel Capital, Salesforce ou Qualcomm Ventures. Pour donner une idée du rythme : la valorisation de l’entreprise est passée de 500 millions de dollars (2023) à 2,6 milliards (2024) puis à 39 milliards (2025) – près de quatre-vingts fois en moins de trois ans.
Mais le capital ne reste pas seulement aux États-Unis. Unitree, valorisée à la mi-2025 à environ 1,7 milliard de dollars, a obtenu en 2026 l’autorisation d’une introduction au STAR Market de la bourse de Shanghai et est devenue la première entreprise d’« embodied AI » approuvée pour le marché boursier chinois. Son chiffre d’affaires pour 2025 a augmenté de 335 %.
Et que disent les prévisions de long terme
Les grandes banques voient un marché colossal – non sans une grande incertitude. Goldman Sachs estime que le marché des humanoïdes atteindra d’ici 2035 environ 38 milliards de dollars pour plus de 1,4 million d’unités livrées par an ; la banque a par ailleurs multiplié par six son estimation antérieure. Morgan Stanley va plus loin et parle d’un marché de 5 000 milliards de dollars d’ici 2050, mais inclut dans ce chiffre tout l’écosystème, chaînes d’approvisionnement et réseaux de service compris. Une prévision aussi large est à prendre comme une direction, pas comme une prédiction précise.
Pourquoi justement maintenant
Aucune de ces quatre forces ne suffirait à elle seule. Du matériel bon marché sans logiciel intelligent n’est qu’une marionnette coûteuse. Une IA formidable sans corps bon marché restera au laboratoire. Une ligne de production sans capital ne se construira pas. Et un capital sans produit fonctionnel se tarira.
Ce qui fait des années 2025–2026 un tournant, c’est justement leur convergence simultanée. Pour la première fois de l’histoire, nous avons un corps suffisamment bon marché, un cerveau suffisamment intelligent, des usines lancées et la volonté des investisseurs de miser des milliards. Que les humanoïdes entrent vraiment dans nos usines et nos foyers, c’est la prochaine décennie qui en décidera – mais la porte par laquelle ils peuvent y entrer s’est ouverte justement maintenant.